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Raymond Johnson
Référence : afl20102805inter
Auteur : Agnès FIGUERAS-LENATTIER
Thème : Interview
Date d'édition : 28/05/2010Nombre de pages : 4
Article
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Raymond Johnson
Raymond Johnson est psychiatre et psychanalyste. Responsable de la santé mentale sur tout le continent africain, il a été consultant à l’Organisation Mondiale de la Santé. Il est également l’auteur d’un livre intitulé « Propos sur les pères et mères d’Afrique ». Dans cet entretien, il évoque la vision africaine du surnaturel…
En Afrique, la folie est liée en quelque sorte au surnaturel. Comment est-elle considérée et soignée ?
C’est avant tout un phénomène communautaire et dans la société africaine le malade mental a un statut spécial. La maladie mentale n’est pas considérée de la même façon que dans la société dite développée car elle est en relation avec les autres. En Afrique, les gens ont beaucoup plus de temps pour être avec les autres et ils pensent moins à l’argent. En Occident, les malades mentaux représentent les déchets de la société que l’on jette dans la poubelle des hôpitaux, pas en Afrique. Le plus souvent, la parole de l’individu ne vient pas de lui mais de l’esprit par lequel il est habité. Il est perturbé par des esprits et le guérir c’est apaiser ces esprits. Mais ceux-ci ne sont jamais apaisés de façon individuelle. Ça se fait en groupe. On porte très souvent une attention particulière à ce que dit le malade car c’est l’esprit qui parle à travers sa bouche. Donc la maladie ne vient pas de lui, et ainsi on va vraiment savoir comme l’a dit Lacan ce que “ le mal a dit”… C’est pourquoi dans nos pays en général, on consulte toujours le devin pour savoir ce qui arrive au malade. Et à travers la maladie, la communauté se pose des questions. La maladie ne concerne jamais un individu tout seul, et en consultation le malade est toujours accompagné. Pour le soignant, s’il sait gérer, les accompagnants sont vraiment de très bons collaborateurs.
Existe-t-il des bons et des mauvais esprits?
C’est le relationnel avec votre esprit qui compte. Ça dépend de la façon dont vous le traitez et il vous le rend bien. Si vous n’avez pas été gentil avec lui, il sera méchant avec vous. Pour l’africain c’est toujours par rapport à l’au-delà que les choses changent.
Comment consulte-t-on le devin?
Le devin interroge le monde de l’au-delà, puisque la maladie vient de l’esprit. L’esprit dit ce qu’il veut comme sacrifice. Le devin trouve le remède.
La guérison est rapide?
C’est comme dans toutes les sociétés, il n’y a pas de miracle.
En France l’hospitalisation dure en moyenne trois semaines. Et en Afrique?
Ca dépend des maladies. Il existe des villages thérapeutiques où le médecin garde le malade avec lui. Quelquefois il est attaché, on le retient sur place pour lui donner le traitement qu’il faut, des plantes etc...
Quand utilise-t-on la phytothérapie?
C’est variable et on l’utilise même quand le cas n’est pas grave. Mais on n’utilise pas les plantes comme ça, il faut un rituel. Il faut les cueillir, les préparer..
Quel est le rôle d’un psychiatre?
Àl’hôpital, on lui amène des malades que le praticien actuel n’a pas pu soigner. Avant on l’a déjà amené au devin qui a vu ce qui lui arrivait. Le devin a dit ce n’est pas une maladie pour vous, amenez-le à ce Monsieur pour qu’il le soigne.
Les Africains croient à ce qui porte bonheur et malheur?
Il attachent une certaine importance à l’invisible donc à l’irrationnel. En fait, ça dépend des cultures, du groupe ethnique. Chaque groupe a ses croyances et c’est là où l’animisme rentre en ligne de compte. C’est une sorte de religion sans clergé. On croit en l’âme et on attache une certaine importance aux manifestations de l’esprit. La société n’est pas monolithique. Une chose peut être acceptable dans une ethnie et pas dans une autre. C’est l’histoire qui porte énormément et qui a expliqué beaucoup de choses dans la société africaine. Ainsi dans certaines ethnies, on ne mange pas tel animal car à un moment donné il a été favorable à la société. Pour commencer on ne le tue pas..
Vous croyez au pouvoir surnaturel des animaux?
Oui, car les chasseurs autochtones sont supposés avoir un certain pouvoir qu’ils ont reçu d’animaux vus dans la forêt.
On parle aux objets?
C’est là où l’animisme devient fétichisme car l’animisme pense que les choses ont une âme. Mais on ne leur voue pas une dévotion occulte. C’est quand on prend l’objet auquel on attribue des pouvoirs et ce pouvoir nous oblige à certains rituels. Au Sud du Togo par exemple, les statues les legda gardent la maison et le peuple les vénère.Ca c’est du fétichimse.
Quel est le rôle des sorciers?
Le mot sorcier comme le mot guérisseur c’est péjoratif. Le sorcier c’est celui qui jette un mauvais sort. En réalité, quand vous approchez quelqu’un supposé être un sorcier, il n’y a rien, il ne jette aucun mauvais sort. Tout ça se passe dans la tête. S’il vous dit que quelque chose va vous arriver, il vous met en situation psychologique de vous infliger ce qu’il vous suggère même si peu de temps après il oublie. C’est vous qui y pensez. Dans mon enseignement, je dis que la sorcellerie existe dans la mesure où nous ne faisons que nous ensorceler nous-même.
Mais la croyance en la sorcellerie en Afrique est plus prononcée qu’en France?
Oui, à cause du développement de la science qui croit tout savoir. Mais détrompez-vous, en France, vous avez beaucoup de voyants, de gens qui font des travaux occultes…
La voyance, l’astrologie sont-elles répandues en Afrique?
L’astrologie en tant que telle, non. Mais il y a beaucoup de médiums et c’est quand même en relation avec la lune, la lune noire, la nuit de pleine lune. Il existe des rituels particuliers à ce moment là.
Comment pratique-t-on la transe?
Par la musique. On entre en transe pour aller rejoindre les esprits, recevoir les messages. La personne perd connaissance comme si elle dormait, se réveille dans un état d’inconscience. La musique continue..
N’importe qui peut faire ça.
Je ne saurais trop dire, ça dépend si on est sensible ou pas..
Avant la naissance d’un enfant existe-t-il des rituels ?
On ne se marie pas d’individu à individu, mais de communauté à communauté. C’est pourquoi il est préférable d’avoir l’accord de la famille. L’union a plus de chance de réussir. Déjà dans la conception il existe certaines croyances. Par exemple chez les Ashanti, le père apporte l’âme, le souffle, et la mère le corps pour créer une harmonie. C’est pourquoi l’élément masculin de la famille a une plus grande emprise sur la société même matriarcale.
Les Africains sont très portés vers l’au-delà !
Le monde de l’Africain est très relationnel et ceci aussi bien avec les gens qui l’entourent qu’avec les personnes de l’au-delà. L’Africain est par définition très religieux. Le mot religion vient du mot religarer, être relié à quelque chose. C’est le cordon ombilical qui relie les Africains à leur communauté, aux ancêtres, aux morts. Non seulement on croit aux revenants mais on leur voue un certain culte..
Comment se passe un enterrement ?
Le temps de l’enterrement est toujours une réjouissance. On mange, on chante, on danse. Non pas que l’on soit content que la personne soit morte, mais on conjure le sort. La mort n’a pas le dernier mot..
En Afrique croit-on à la réincarnation ?
Pas dans le sens du bouddhisme. On croit beaucoup plus à un retour. Ainsi quand on a des enfants, on peut leur donner le nom de leur grand-père qui est revenu..
À quoi croyez-vous après la mort ?
À un monde de l’au-delà. Il est comme le monde d’ici, mais il a comme particularité d’être beaucoup plus dans la lumière. Il n’est pas obscur, c’est nous qui sommes dans l’obscurité. Nous ne voyons pas les gens de l’au-delà mais nous, ils nous voient. Ma femme est haïtienne et là-bas c’est encore plus développé avec le Vaudou. Les habitants pensent que le monde n’est pas fait seulement de ce que nous voyons dans le visible, mais qu’il existe aussi un monde invisible..
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